Le hijab est ici pour rester

20 Mai 2008 , Rédigé par Lajeunesse Publié dans #Le voile et la femme musulmane

Valérie Dufour, Le Journal de Montréal, 20/05/2008 05h03

Le hijab est ici pour rester et les Québécois doivent comprendre que le port de ce voile est un choix personnel, soutiennent les commissaires Gérard Bouchard et Charles Taylor dans le rapport qui sera rendu public jeudi.

«À la lumière de très nombreux témoignages sans équivoque, on peut maintenant tenir pour acquis que les jeunes filles ou les femmes qui le portent lui donnent des significations variées et obéissent à des motivations contrastées, dont certaines, il est vrai, ne s'accordent pas avec les valeurs dominantes de notre société», peut-on lire dans une version du document datée du 19 mars.

Liberté individuelle

«Mais à vouloir combattre ces dernières situations, ne risque-t-on pas de léser d'autres citoyennes qui ont fait un choix parfaitement éclairé ? Car comment démêler sûrement les deux cas de figure ? Et, en tout état de cause, qu'advient-il de la liberté de chacun ou de chacune d'afficher ses convictions profondes ?» demandent les sages.

En conséquence, pas question de frapper qui que ce soit d'un interdit. «Le port de signes religieux à l'école ou à l'hôpital est un phénomène périphérique qui n'affecte en rien l'autonomie des établissements. Le retour de religieux que l'on craint ici n'a rien de comparable avec l'emprise de l'Église catholique exercée jadis», soutiennent les commissaires.

Choix

Selon le document que nous avons pu consulter, le rapport est divisé en six parties, elles-mêmes subdivisées en une douzaine de chapitres. De grands pans sont consacrés à déboulonner la version «stéréotypée» des événements qui ont marqué l'imaginaire, à faire l'état des lieux en matière d'accommodements et à passer à la moulinette les arguments anti-immigration.

«Plusieurs musulmans ont choisi de rester fidèles à leur religion, alors que la grande majorité des catholiques francophones ont choisi de délaisser leurs temples. En vertu de quel droit pourraient-ils obliger les premiers à en faire autant ?» demandent-ils encore.

MM. Bouchard et Taylor notent qu'il «y a peu d'exemples au Québec démontrant que des musulmans ont voulu imposer leurs valeurs et leur religion à des non-musulmans» et que les gens de cette confession ont beaucoup souffert des événements du 11 septembre 2001.

Les tribunaux

«Quant à la supposée absence de limites ou de balises, les tribunaux et les gestionnaires disposent de tous les moyens nécessaires. À eux de les appliquer et c'est ce qu'ils font - 50% des demandes ont été rejetées au cours des trois dernières années dans le milieu scolaire», signalent les commissaires.

Certaines critiques citoyennes trouvent cependant écho dans le rapport. Les sages ont ainsi entendu ceux qui sont contre le port de signes religieux chez les employés de l'État, contre la création d'écoles ethniques, et ils admettent l'importance de l'égalité homme-femme et qu'il faut se prémunir contre la menace terroriste.

MM. Bouchard et Taylor ont reçu 380 000 $ chacun à titre de compensation pour leur travail.

Des extraits du rapport*

«Il est vrai que, dans le passé, de mauvaises décisions ont été prises, notamment à l'égard de l'égalité hommes-femmes et de la mixité. Elles étaient le fait de gestionnaires insuffisamment formés à la gestion des rapports interculturels ou craignant la perspective d'être dénoncés dans les médias ou de se retrouver devant les tribunaux.»

«À moins que [les demandes pour motifs religieux] nuisent à autrui ou à l'intérêt public, ce serait aller contre le droit de liberté (et de pratique), reconnu par la charte québécoise et par le droit international [de les rejeter]. Nous pensons aussi que ce serait pratiquer une forme d'assimilation motivée par un esprit d'exclusion et d'intolérance.»

«Il faut parfois un traitement différent pour assurer un droit égal. Il ne s'agit pas de privilège mais d'adaptation raisonnable.»

«Les lois, même les plus légitimes, sont conçues par la majorité pour la majorité. Elles ne sont donc pas neutres.»

«Certaines pratiques ou éléments culturels peuvent légitimement se perpétuer dans l'espace public au titre du patrimoine ou de l'héritage. [...] C'est le cas de la langue publique commune, du calendrier d'origine chrétienne, de la toponymie, des croix qui parsèment le paysage, de nombreuses figures architecturales, du sapin de Noël. Mais il s'agit d'une préséance de fait qui ne peut pas être convertie en préséance de droit, c'est-à-dire en une hiérarchie.»

«L'identité héritée du passé canadien-français est parfaitement légitime et elle doit survivre, mais elle ne peut plus occuper à elle seule l'espace identitaire québécois.»

«Le Québec est composé de divers groupes ethniques dont chacun, à bon droit et à sa façon, cultive sa mémoire.»

«La francophonie, en raison de sa position géographique, sera toujours une culture sous tension.»

«Ouvrant [des] vieilles plaies apparemment mal guéries, la vague des ajustements a heurté simultanément plusieurs cordes sensibles des Québécois canadiens-français, ce qui a provoqué un braquage identitaire. En plus du rejet des pratiques d'harmonisation, ce braquage s'est exprimé soit par un repli sur la valeur patrimoniale du catholicisme, soit par une version radicale de la laïcité qui confine le religieux au privé.»

«Les propos choquants que nous avons entendus durant les forums devaient plus à la peur qu'à l'hostilité proprement dite envers l'étranger.»

«Les demandes qu'on pourrait qualifier d'excessives sont le fait d'un manque d'information ou d'une inadaptation aux règles et à la culture de la société d'accueil. Pour le reste, il s'agit de simples requêtes d'ajustement formulées de bonne foi et qui doivent être traitées dans le même esprit, ce qui permet généralement d'arriver à une solution de rechange.»


* VERSION DU 19 MARS
http://www.canoe.com/infos/quebeccan...20-050300.html

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