Infirmières au Québec - "porter le hidjab, c’est peut-être bien mieux..."

19 Avril 2009 , Rédigé par La jeunesse de l'Islam au Québec Publié dans #Le voile et la femme musulmane

Les infirmiers de demain

Les immigrants peuvent-ils contrer la pénurie de main-d’œuvre ? Oui, si on leur offre une formation conçue pour eux. Et tout le monde y trouve son compte.

par Marie-Eve Cousineau
publié dans L'actualité du 1er mai 2009

Des urgences qui débordent, Romain Bingo connaît. Il y a à peine un an, cet infirmier burkinabé travaillait au centre hospitalier universitaire de Ouagadougou, capitale du Burkina. Faute de place, il devait installer ses patients sous un arbre, en face de l’hôpital. « On plantait un clou dans l’écorce pour accrocher leur perfusion ! » dit-il.

Avant d’immigrer au Québec, en 2008, Romain Bingo n’avait jamais vu de tensiomètre automatique. « Sauf dans un film», précise, en éclatant de rire, ce jeune infirmier de 28 ans au corps de sprinteur et à l’air affable. Quelle ne fut pas sa surprise de voir pour la première fois le brassard se gorger d’air momentanément et serrer son biceps musclé !

Ce père d’un jeune enfant, marié à une Québécoise, est malgré tout déterminé à pratiquer sa profession — sa «vocation», dit-il — au Québec. Et il n’est pas loin d’y parvenir.


Chaque année, l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) reconnaît en partie le diplôme de quelque 400 infirmiers — beaucoup sont des hommes — formés à l’étranger : en France, en Algérie, en Roumanie...

Ces immigrants participent à un stage en milieu hospitalier ou suivent un programme d’intégration professionnelle — contingenté, faute de places — au cégep, d’une durée de six à huit mois. Ils y apprennent, entre autres, l’organisation du système de santé québécois, la déontologie et les pathologies courantes.


La majorité d’entre eux réussissent ensuite l’examen professionnel, selon l’OIIQ. Le tiers échouent, en moyenne, à la première tentative (contre 14 % des diplômées québécoises), mais 81 % y parviennent lors de l’un des trois essais possibles (contre 96 % des diplômées québécoises).

« Ces infirmiers sont de très bons employés », dit Lucie Maillé, coordonnatrice du programme de soins infirmiers au collège Édouard-Montpetit, à Longueuil, l’un des cinq cégeps qui offrent la formation d’appoint (les autres sont : Vieux Montréal, John Abbott, Granby et Limoilou). « Ils sont fidèles à leur employeur et sont respectueux, en particulier envers les personnes âgées. »

Le Centre de santé et de services sociaux de la Haute-Yamaska, situé à Granby, fait d’ailleurs tout pour attirer ces infirmiers immigrants. Depuis mai 2008, le cégep de Granby offre le programme d’intégration professionnelle en soins infirmiers. Le CSSS promet aux étudiants de les embaucher à la fin de leur formation (à certaines conditions) et leur propose, en attendant, de travailler comme préposés aux bénéficiaires.

En s’installant à Granby, les nouveaux arrivants ont aussi droit à une bourse de 1 000 dollars du cégep ainsi qu’au soutien de Solidarité ethnique régionale de la Yamaska, organisme granbyen qui les aide notamment à trouver un logement. Emploi-Québec leur fournit des manuels scolaires, une blouse de laboratoire, un uniforme, une paire de souliers, un stéthoscope et, selon leur situation financière, une allocation.

Douze infirmiers immigrants (de la Russie, de la Roumanie, de la Colombie, etc.) suivent actuellement la formation d’appoint au cégep de Granby. Dix-huit autres la commenceront en avril. « Certains d’entre eux ne parlaient pas suffisamment bien le français, dit Sylvie Jubinville, coordonnatrice et responsable du programme. Nous leur avons donc offert des cours pendant 11 semaines. »

La langue n’est qu’un obstacle parmi d’autres. Car selon qu’ils sont en Algérie, à Haïti ou en Colombie, les patients ne souffrent pas tous des mêmes maladies. Et le rôle de l’infirmière varie d’un pays à l’autre.

Au Burkina, Romain Bingo était un « super-infirmier ». Il prescrivait des médicaments et pratiquait des ponctions lombaires, ce que ne peut faire un infirmier au Québec. Il a donc perdu ses repères — comme un Québécois qui se retrouverait pris dans le trafic chaotique de « Ouaga deux roues » (ainsi qu’on surnomme parfois Ouagadougou) ! Ce Burkinabé, qui suit le programme d’intégration professionnelle en soins infirmiers du collège Édouard-Montpetit, a dû se familiariser avec les appareils et s’habituer à mettre des notes aux dossiers. Il a aussi fallu qu’il chasse ce vieux réflexe de détourner le regard en parlant à un patient âgé, à un professeur ou à un médecin. Un signe de respect envers une figure d’autorité au Burkina, mais un geste mal vu au Québec.

Nora Merdjana, pour sa part, a travaillé pendant 13 ans dans un hôpital universitaire d’Algérie. Cette infirmière de 41 ans, qui étudie elle aussi au collège Édouard-Montpetit, se sent comme une débutante. « Dans mon pays d’origine, j’exécutais le traitement décidé par le médecin, sans poser de questions », dit cette mère de trois enfants. Elle doit maintenant évaluer l’état du patient et déterminer, par exemple, le type de pansement à poser sur une plaie. Si l’état du malade l’exige, elle peut aussi suspendre l’administration d’un médicament, en en avisant le médecin.

La somme de connaissances à acquérir est énorme. Et Nora Merdjana est parfois découragée. « Est-ce que je serai capable un jour d’être aussi rapide que mes collègues québécoises ? Elles font tout à la fois ! »

Selon Jean-Pierre Beaudry, directeur des pratiques professionnelles et des soins infirmiers au CSSS de la Haute-Yamaska, les infirmiers immigrants ont presque toujours besoin d’une plus longue période de supervision une fois sur le marché du travail. Malgré les coûts entraînés, cela reste un bon investissement, d’après lui.

De leur côté, les infirmières québécoises, débordées, doivent faire preuve de patience. Et d’ouverture. Ce qui n’est pas toujours le cas, selon Lucie Maillé. Elle a rencontré une à une les employées d’un service qui devait accueillir les premières stagiaires musulmanes portant un foulard. « Je leur ai dit : “Donnez-leur une chance. Dans le fond, porter le hidjab, c’est peut-être bien mieux que d’avoir des cheveux longs pas attachés. Un cheveu ne risque pas de tomber dans une plaie !” »

Les patients doivent eux aussi s’adapter. Certains refusent d’être soignés par les infirmiers et infir-mières immigrants. «Est-ce parce que ces derniers sont stagiaires ou parce qu’ils ont la peau plus foncée ou portent le voile ?» demande Lucie Maillé.

Sylvie-Michèle Allou, infirmière ivoirienne de 34 ans à la peau d’un beau chocolat foncé, a quitté Montréal en 2008 pour aller suivre le programme d’intégration professionnelle du cégep de Granby. Cette mère célibataire craignait d’être victime de racisme. Dans la MRC de la Haute-Yamaska, seulement 3 % de la population est composée d’immigrants.

« Les personnes âgées ne sont pas habituées de voir des Noirs », dit Sylvie-Michèle Allou, qui travaille à temps partiel comme préposée aux bénéficiaires au Centre d’hébergement Marie-Berthe-Couture, à Granby. « Mais lorsqu’elles vous connaissent, elles comprennent que vous n’êtes pas différents d’eux. »

Il faut du temps pour se faire à un nouveau métier. Une infirmière québécoise qui débarquerait au Burkina aurait aussi besoin d’une formation d’appoint, selon Romain Bingo. « Elle devrait apprendre à travailler avec les moyens du bord : un stéthoscope, un tensiomètre manuel, ses mains et sa tête, dit-il. Autrement, elle ne s’en sortirait pas ! »


Source: http://www.lactualite.com/sante/arti...27_151024_7740

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