Symboles religieux, à voir et à comprendre

22 Décembre 2006 Publié dans #Vivre ensemble - Islamophobie

Tariq Ramadan

La controverse qui a lieu en ce moment au Canada sur la visibilité des symboles religieux n'est pas unique en son genre. Après les diverses polémiques autour du «foulard islamique» en France, on a vu les affaires de ce type se multiplier dans toutes les sociétés occidentales: des protestations contre des crucifix puis des minarets trop voyants en Suisse, des plaintes contre les tenues vestimentaires religieuses et choquantes aux Pays-Bas et en Angleterre, enfin d'étranges décisions portant sur des sapins de Noël aux États-Unis et au Canada.

Les affaires se suivent et il faut chaque fois faire face à des réactions passionnées, irrationnelles, qui ou bien s'alimentent du discours victimaire de ceux qui voient de l'islamophobie partout, ou bien entretiennent la peur que l'homogénéité culturelle du pays est en danger d'être colonisée par une religion étrangère. [...]

Nos sociétés sont prises d'un profond malaise: à l'heure où, en théorie, chacun célèbre la diversité et la tolérance, voilà qu'en pratique, nos collectivités se crispent, se recroquevillent, et on ne sait plus ce qu'on a le droit de dire ou de montrer et jusqu'où il est permis d'être différent tout en étant un citoyen. L'heure est assez grave, et il ne faut pas minimiser les dangers qui nous guettent.

La loi commune d'abord

Il est urgent de rappeler que ce qui doit nous permettre de vivre ensemble et de nous respecter est d'abord un cadre juridique -- la loi commune -- qui doit traiter tous les citoyens sur un pied d'égalité. À l'intérieur de ce cadre qui fonde l'État de droit et que les citoyens comme les résidants se doivent de reconnaître, les libertés fondamentales doivent être respectées: liberté de conscience, d'expression, de culte, de mouvement, etc.

Or nous assistons depuis quelques années à une érosion générale de ces droits et à des remises en cause particulièrement dangereuses. Nous vivons une période de régression à plusieurs égards. Depuis cinq ans, la toile de fond des débats politiques a été celle de la menace terroriste, qui a naturellement impliqué celle de la sécurité. Au nom de cette dernière, et parce que la peur s'est installée, une majorité de citoyens ont trouvé normal que leurs droits civils aient été réévalués, voire remis en cause. C'est au coeur même de cette lourde atmosphère que s'est cristallisée la question de l'islam: de la peur du terrorisme, nous sommes passés à la peur de l'autre, du musulman, de sa visibilité, de sa différence et du danger qu'il représente pour l'identité nationale.

Au terrorisme et à la nouvelle visibilité, il faut ajouter la réalité de l'immigration qui, du Canada jusqu'en Europe, ne cessera pas: le nombre d'hommes et de femmes musulmans va donc encore augmenter.



Gérer les peurs

Le débat sur le multiculturalisme et l'identité est traversé par ces questions, ces peurs et ces crispations. Ce n'est pas la législation qui fait problème (celle-ci nous mettrait plutôt d'accord), ce sont nos peurs et nos perceptions qui nous divisent, nous opposent et pousseraient certains à aller jusqu'à changer la loi. Nous assistons à un profond choc des perceptions, et si nous n'y prenons pas garde, nous y perdrons tous notre confiance (en nous et en autrui) et nos libertés (ce qui touchera d'abord les musulmans aura ensuite des effets sur tous les citoyens).

Comme nous ne savons pas comment gérer ces peurs, ces doutes et ces perceptions négatives, d'aucuns pensent que la seule solution consiste à faire disparaître tout symbole religieux ou culturel qui montrerait la différence. La neutralité de l'espace public équivaudrait à la disparition de tout signe distinctif: cela maintiendrait l'égalité et permettrait de ne point choquer.

D'autres, plus optimistes, proposent l'exact opposé: au nom du multiculturalisme, la neutralité de l'espace public consisterait à montrer tous les symboles de façon libre et indifférenciée. La vue de cette diversité devrait être de nature, selon eux, à faire disparaître les peurs. Cette ouverture d'esprit est séduisante mais la mondialisation nous rappelle tous les jours qu'il ne suffit pas d'observer les différences pour être capable de les appréhender de façon positive.

Ces deux positions sont extrêmes et irréalistes: on ne dépasse pas la peur de la diversité et des différences en les cachant ou en les surexposant. Trois conditions doivent à notre sens être réunies pour aborder sereinement ce débat.

Loi, éducation, civilité

D'abord, comme nous l'avons dit, il faut rappeler le cadre de la loi et appliquer celle-ci de façon égalitaire pour tous les citoyens et à l'égard de chaque communauté religieuse ou culturelle.

Ensuite, plutôt que de faire disparaître les signes de l'espace public, il est urgent de les intégrer aux programmes d'enseignement officiel des écoles. Nos sociétés plurielles doivent donner à leurs citoyens les moyens de comprendre les religions, les symboles et les pratiques. Il faut instruire, exercer l'entendement et l'esprit critique des jeunes et de tous les citoyens pour leur permettre de dépasser les peurs: cela signifie de mieux connaître leurs propres références philosophiques, religieuses et culturelles et d'appréhender l'univers de l'autre comme une richesse et non comme une menace.

La troisième condition relève à la fois du bon sens et de la civilité: il faut nous réconcilier avec les débats de société, critiques, profonds, sans compromission mais qui ne confondent pas la critique avec la provocation stupide et blessante, parfois lâche et malveillante. Sous couvert de défendre la liberté de penser, certains intellectuels, journalistes ou politiciens sont simplement en train de normaliser les propos haineux et racistes qui minent nos démocraties et produisent exactement le contraire de ce qu'ils disent défendre.

Les symboles religieux doivent être visibles dans l'espace public, avec dignité, sans provocations inutiles. Ici des arbres de Noël, là des menora juives, plus loin des minarets... Ces symboles représentent la vie dans sa diversité et il convient de savoir respecter les sensibilités en prônant la discrétion autant que l'esthétique.

Pour atteindre cette expression assumée et raisonnable de la diversité dans nos sociétés, il faut expliquer, éduquer, se connaître et connaître autrui. Sans ces efforts, nous serons tous perdus. Avoir peur d'un arbre de Noël ou avoir peur qu'on en ait peur revient au même: dans les deux cas, il s'agit d'un manque de confiance, en soi et en autrui, qui mine lentement nos sociétés.

Nos démocraties sont en danger car, en étant colonisés par la peur et aveuglés par la passion identitaire, nous nous illusionnons profondément sur notre liberté. Mais notre libération, il est vrai, dépend grandement de nous.


Source: http://www.ledevoir.com/2006/12/22/125619.html

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