La communauté entrain de perdre le vrais sens du Ramadan (deux articles)

2 Octobre 2005 Publié dans #Conseils pour le Jeûn et Ramadan


 

La vie marocaine en période de ramadan


Stéphanie Tailleux et Robert Girard
Collaboration spéciale, Le Soleil
Rabat, Maroc


RABAT, Maroc — Il est 16 h. Encore une heure et demie avant le f'tour. La tension atteint son paroxysme. Les gens ont faim, ils sont fatigués. Ils se poussent, crient, klaxonnent, gesticulent, s'énervent, perdent patience. Les rues, trottoirs, magasins d'alimentation sont pleins à craquer. En période de ramadan, les Marocains se coordonnent dans un désordre remarquable pour aller s'approvisionner avant la rupture du jeûne. Ils dépensent leur argent comme leurs dernières énergies.



Les musulmans qui respectent le jeûne du ramadan passent ainsi par toute la gamme des émotions. Au Maroc, officiellement, tout le monde le fait. La question ne se pose même pas. Il y a ceux, bien sûr, qui le font par amour de la religion, comme Mourad, jeune travailleur de 27 ans. Il y a ceux, aussi, qui le font davantage par pression sociale, comme Mohammed, 35 ans, colocataire de Mourad. Est-ce bon pour la santé toute cette privation soudaine ? " Bien sûr ! C'est une cure. Tout le corps en profite ", assure Mourad, convaincu de par son éducation des bienfaits du jeûne. Pourtant, d'autres nous diraient sûrement le contraire. Plusieurs médecins signent d'ailleurs des chroniques médicales dans les journaux pendant le ramadan pour mettre les gens en garde contre les dangers possibles du jeûne. En d'autres mots, le jeûne oui, mais pas au point d'être malade, aveuglé par sa conviction religieuse.

Mohammed aussi peut nous dire le contraire. Visiblement un bon vivant, lui, le jeûne, il s'en passerait volontiers. " J'ai faim toute la journée ! Je ne trouve pas ça bien de ne pas manger ainsi en travaillant ", lance-t-il. La pression sociale écrasante l'empêche toutefois de faire ce que bon lui semble. La tradition est encore trop ancrée dans les mœurs pour que quiconque se risque à la défier. Celui qui oserait serait assurément rabroué par les passants. D'ailleurs, la loi marocaine prévoit une amende pour trouble à l'ordre public, et même quelques mois de prison, pour tout musulman reconnu coupable d'avoir

rompu les exigences du jeûne dans un lieu public. Rien de moins ! Ainsi, bien que moyennement pratiquant, Mohammed jeûne toute la journée comme tous les autres.

Le rythme de vie de tous les Marocains se trouve immanquablement modifié en période de ramadan. Premier constat : afin de raccourcir le temps de jeûne, ils se couchent plus tard et se lèvent plus tard. Les contraintes alimentaires les fatiguant plus rapidement, ils quittent aussi le boulot plus tôt, ce qui fait qu'on travaille beaucoup moins. Même chose pour l'ensemble des commerces, qui chamboulent leurs heures d'ouverture. Et ça, c'est quand ils ouvrent ! Les magasins d'alcool, tolérés en temps normal, sont ainsi disparus du décor dès le premier jour, signe que les valeurs islamiques reprennent de l'importance pendant les 30 jours sacrés. Autre révolution : les cafés et les restaurants n'étant plus ouverts au cours de la journée, les hommes, désœuvrés, ne peuvent plus y flâner des heures durant. Tout ce changement de rythme fait que bien des gens se retrouvent soudainement à se tourner les pouces !

Quoi faire de tout ce temps libre ? Beaucoup de Marocains profitent du mois sacré pour raviver leur fibre islamique. La prière et les visites à la mosquée redeviennent à la mode. " Je vais prier, nous dit Mourad, mais ça aide aussi à passer le temps ", avoue-t-il en se dirigeant vers le temple. À constater l'affluence à la sortie de la mosquée quelques minutes plus tard, bien d'autres Marocains font comme lui afin de patienter jusqu'à la rupture du jeûne. Mohammed, lui, n'y va pas. " Je n'y vais pas pendant le reste de l'année. Je ne vois pas pourquoi j'irais à la mosquée pendant le ramadan. Ce ne serait pas honnête ", réfléchit-il, préférant attendre son copain à l'extérieur.



Le ramadan perdrait-il tranquillement un peu de sa spiritualité ? Mourad et Mohammed l'admettent unanimement, " la fête devient trop commerciale ". Les nombreuses publicités dans les rues, dans les journaux ou à la télévision en témoignent. Pendant le mois sacré, bien des Marocains s'endetteront afin de suivre le bal. Les commerçants, eux, malgré leurs heures d'ouverture réduites, vivent leur meilleure période de l'année. Propice aux réunions familiales, aux invitations et aux dépenses de toute sorte, le Ramadan coûte cher.

Finalement, 17 h 30 arrive. Le soleil se couche. Le signal est donné, le jeûne est terminé. On peut enfin manger (et boire !). C'est le f'tour, le petit déjeuner tardif. Et quel petit déjeuner ! Pour commencer, deux dattes et un verre de lait, pour imiter le prophète, suivent ensuite dans le désordre le bol d'harira, les incontournables briouattes, chebakkiyas et autres pâtisseries à base d'amandes et de miel, œufs durs, crêpes farcies aux olives, morceaux de foie, tout ce que vous pouvez imaginez quoi ! Ensuite, rassasiés, mais encore épuisés de leur journée de privation, la plupart des Marocains s'affalent devant leur téléviseur pour déguster la programmation " spéciale ramadan " : émissions religieuses pour certains, téléromans populaires en arabe pour d'autres, le tout souvent arrosé par une traduction française d'un bon gros succès hollywoodien.

Leur énergie reprise, les Marocains ressortiront en masse dans les rues vers 21 h. Les cafés, rouverts pour la soirée, sont alors pris d'assaut. Les rues, désertées en début de soirée, sont à nouveaux bondées. Les gens marchent, en couple, en famille, entre amis, visiblement heureux.

L'énervement de la journée n'est plus. C'est la fête jusqu'à 23 h, heure du deuxième repas, celui qu'on prend avant d'aller dormir. Plusieurs se relèveront aussi à 4 h du matin pour remanger avant le lever du soleil. Une autre journée peut commencer.

Après quelques jours de ce manège, le manque de sommeil se fait sentir. Les traits fatigués et le désordre des journées sont là pour en témoigner. Mais en même temps, le ramadan rassemble bel et bien les gens. La privation quotidienne permet à tous de goûter réellement le privilège de boire et de manger. Il suffit de jeûner une seule journée pour le ressentir ! Et tous les Marocains s'identifient ainsi concrètement à leur religion en vivant au rythme de la grande communion imposée par les exigences du jeûne. Évidemment, lorsqu'ils ne s'énervent pas trop...

 

 


 

Du jeûne à la grande bouffe
de Sofiane OURABAH

Le mois du ramadan (as-Siyam) est « la » période de consommation faste chez les musulmans, notamment en matière d'alimentation. Les boucheries, les pâtisseries, les épiceries... font parfois des bénéfices qui dépassent leurs prévisions. De plus, les grandes marques occidentales profitent de ce mois pour promouvoir leurs produits, tel coca-cola qui réalise des publicités "spécial ramadan » dans les pays musulmans. Paradoxalement la consommation durant ce mois sacré est un moteur des économies musulmanes et communautaires. L'éthique islamique est offensée par le gaspillage et les comportements excessifs. Comment peut-on expliquer qu’en fin de compte cette période de piété se formalise en grande « bouffe ».


Le "ramadan business"

Ca y est, le ramadan est arrivé! Partout en Europe, les ménages musulmans ouvrent leurs porte-monnaies. Depuis plusieurs semaines déjà, les commerces, petits et grands, décorent leurs vitrines des produits de circonstance: dattes, gâteaux, pois chiche, lentilles, concentré de tomate, riz, miel... Une abondance rassurante aux senteurs propres à ce mois sacré. Pendant cette période sacrée, la demande en biens alimentaires est étonnante. De nombreux producteurs préparent le mois avec attention et se pressent de satisfaire cette demande singulière.

Dans les pays à majorité musulmane, les autorités craignent les excès de consommation et la pénurie. Les mauvais souvenirs de certains Ramadans demeurent dans les esprits. Le changement dans le mode de consommation n’est pas seulement quantitatif, mais aussi qualitatif. Les ménages consomment plus de viande et des produits coûteux tels les fruits secs, ce qui pèse lourdement sur le budget des familles. Et ici comme ailleurs, la loi économique de l’offre et la demande s’applique brutalement. Autrement dit, les commerçants augmentent les prix, peu de temps avant le début du mois.

Au Maroc, les délégations du ministère du Commerce et de l’Industrie prennent toutes leurs précautions pour anticiper tout manque ou perturbation au niveau de l'approvisionnement. Le journaliste marocain S. El Hadini décrit la situation en ces mots : « Quelques jours nous séparent du mois sacré de Ramadan. Une question se pose : quel est l’état du stock des produits dont la consommation connaît une montée en flèche pendant cette période ? Rassurez-vous! Le marché sera bien approvisionné en produits de large consommation. Lait, beurre, sucre, dattes, œufs, viande, tomates et autres épices. Tous les produits, dont la consommation double pratiquement pendant le mois de Ramadan, seront disponibles, et en quantités suffisantes. Pas de panique alors et gare à la spéculation ».
Les chiffres sont impressionnants (chiffre du ministère du Commerce marocain, octobre 2002) : Pour le sucre, un stock disponible s’élève à 171509 tonnes, la consommation du beurre d'importation augmente de 50 % pour se situer à 2100 tonnes. La production du lait est estimée à 6 millions de litres. Celle de dattes est évaluée à 33200 Tonnes et les figues sèches à 12000 t... En conclusion, l'auteur souhaite aux musulmans marocains un "bon Ramadan" (1). Il est clair, au regard des chiffres, qu'il n'y pas de quoi paniquer.
La Tunisie et l'Algérie suivent plus ou moins cette même logique de surconsommation. De plus, ces deux pays exportent des milliers de tonnes de dattes à travers le monde, notamment en Europe. La période du ramadan est donc particulièrement florissante pour ces pays.

Certaines grandes firmes multinationales occidentales n'hésitent pas à se "convertir" à l'islam pendant ce mois de piété pour faire du marketing. C'est le cas de Coca-cola qui diffuse des publicités "spécial ramadan » dans certains pays musulmans.

En Europe, où la communauté musulmane est minoritaire, et notamment en France (environs 4 millions de musulmans), la consommation communautaire au cour de ce mois n’influence que marginalement l'économie nationale. Néanmoins, à l'intérieur de la communauté, les boucheries, les épiceries, les boulangeries et d’autres petits commerces alimentaires détenus par des musulmans font leurs petites affaires. Les boucheries commencent à vendre des gâteaux, les épiceries du mecca-cola, les boulangeries font des pains ronds et autres sucreries...

Il semble que le mois du ramadan consacre les excès alimentaires. Les petits commerces se frottent les mains. Il n'est donc pas surprenant que l'indice du coût de la vie (ce fameux indicateur de l'inflation) grossisse en ce mois sacré.

Mais ce paradoxe soulève de nombreuses interrogations. Pour quelles raisons le spirituel n’est il pas mis en avant ? Pourquoi constatons-nous au cour de cette période de jeûne tant d’excès ? Quelles sont ses conséquences ?

Ramadan est un mois de gaspillage

Traditionnellement, le Ramadan nous est présenté d'une manière idyllique comme un mois de combat contre soi-même ( jihad nafs), un mois de condamnation, à juste titre, de l'injustice, du mauvais comportement, de l'excès, et de tout ce qui est contradictoire avec l'éthique musulmane.

Malheureusement, la réalité diffère de cette représentation idyllique que certaines personnes nous exposent. Quoique l'on dise, le Ramadan est certes synonyme de grande piété, mais aussi de grande "bouffe". Quel ménage peut prétendre réduire son budget alimentaire en cette période?

En moyenne, le musulman dépense en nourriture pour ce mois bien plus que pour les autres mois de l'année. Bien sur, les conséquences sur la santé ne sont pas négligeables. Les musulmans connaissent durant ce mois , des taux de cholestérol et de diabète assez important . Le gaspillage provoque des effets économiques guère profitables. La productivité du travail baisse énormément durant ce mois. En effet, les musulmans quittent plus tôt leur poste et travaillent moins efficacement, ce qui n’est pas sans déplaire à certains dirigeants musulmans.

Un mois sous le signe de l’excès

Ce mois est particulièrement affectionné pour conclure de bonnes affaires, et pas seulement du côté de l'alimentation. Les soirées, les concerts, les jeux, les tombolas…Tous les moyens sont bons pour attirer les consommateurs et les dirhams. Le Ramadan est connu pour être un mois où le jeûneur passe un peu plus de temps que d'habitude devant son téléviseur. Cette « loi » est d’autant vraie que le fond de l’air est frais (ce qui n'est pas encore le cas). Lorsque de nouveaux feuilletons tunisiens ou égyptiens paraissent à l’écran, les musulmans européens (notamment ceux de 1ère génération) se précipitent sur leurs fauteuils pour se délecter de leur investissement parabolique.
Les commerçants l'ont compris et s'arment en conséquence. Certains prévoient d'ouvrir le soir, après la rupture du jeûne. L'activité prospère tellement que ces commerces n'ont rien à envier aux traiteurs et autres boulangeries-pâtisseries qui proposent maints petits mets chatouillant nos palais. Les magasins de vêtements et chaussures ne se plaignent pas non plus. Leurs patrons se frottent déjà les mains en pensant à... l'Aïd.

(1) S. El Hadini « Pas de pénurie pour les produits de large consommation » (21/10/2002)


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