Les Québécois plus réticents que l'ensemble des Canadiens aux signes religieux

21 Septembre 2006 , Rédigé par La jeunesse de l'Islam au Québec Publié dans #Vivre ensemble - Islamophobie

Katia Gagnon, Agnès Gruda
La Presse
vendredi 22 septembre 2006


D’un bout à l’autre du pays, les Canadiens s’opposent massivement à la décision rendue il y a six mois par la Cour suprême, qui autorisait un jeune sikh à apporter son kirpan à l’école, pourvu que ce poignard rituel soit inséré dans un étui cousu sous ses vêtements.

D’autres signes religieux, en revanche, sont acceptés beaucoup plus facilement au Canada anglais qu’au Québec, selon un sondage réalisé par la firme Ekos pour le compte de La Presse et du Toronto Star.

Sur le kirpan, les résultats du sondage sont sans équivoque : 62% des répondants du Canada anglais et 77% des répondants québécois se disent opposés à cette décision de la plus haute cour du pays.

Pourtant, sur d’autres sujets délicats en matière interculturelle, les Québécois se démarquent clairement du Canada anglais, indique ce sondage réalisé auprès de 1004 répondants, dont 243 au Québec.

Une série de reportages qui sera publiée dans nos pages à compter de demain illustre le défi auquel sont confrontées les institutions publiques et les entreprises privées du Québec pour répondre aux attentes des différents groupes religieux.

Un important clivage sépare le Québec du reste du Canada sur des questions telles que le port du hidjab ou les congés religieux.

Ainsi, seulement 25% des répondants du Canada anglais s’opposent à ce que le professeur de leur enfant porte le foulard islamique. Au Québec, la proportion d’opposants atteint 54% : c’est plus que le double.

Près de six répondants québécois sur 10 s’opposent à ce qu’un enseignant porte le turban sikh, alors que seulement 26% des répondants du reste du Canada y voient un problème.


Différences substantielles

Les différences entre le Québec et le Canada anglais sont si substantielles qu’elles dépassent de loin la marge d’erreur de 6points de pourcentage, assure Paul Adams, directeur exécutif d’Ekos. Mais attention : selon lui, ces résultats ne démontrent pas que le Québec est plus intolérant que le reste du Canada. C’est surtout qu’il est plus laïque.

"Le Québec est plus près du modèle européen qui rejette les signes évidents d’appartenance religieuse dans des fonctions publiques. Pour les Québécois, l’espace public est un espace laïque", explique-t-il. D’autres sondages réalisés par Ekos ont bien montré que les Canadiens en général et les Québécois en particulier font preuve d’une grande ouverture face à l’immigration.

Malgré cette ouverture, 54% des Québécois s’opposeraient à ce que des institutions publiques, comme les écoles, les hôpitaux ou les universités, autorisent leurs employés à prendre congé le jour du sabbat ou à prendre des pauses pour prier. Seulement 23% des Canadiens anglais y verraient un problème.

Si une patiente musulmane réclamait d’être examinée par un médecin femme, 36% des Québécois s’opposeraient à ce qu’on acquiesce à cette demande, contre seulement 28% des répondants du reste du Canada. Curieusement, si on pose la même question en omettant de mentionner l’appartenance religieuse de la patiente, le pourcentage d’opposants baisse à 24% au Québec -tout en restant stable au Canada anglais.

Règle générale, plus les répondants québécois sont jeunes, plus ils sont scolarisés et plus ils sont riches, plus ils se disent en faveur des divers accommodements. Les électeurs bloquistes et conservateurs se montrent les plus réticents face aux manifestations religieuses.


Les Québécois, moins naïfs ?

Pourquoi les manifestations religieuses irritent-elles davantage les Québécois ? "Les Québécois sont plus républicains, plus en faveur de l’assimilation, moins patients avec la religion. Ils ont moins de rectitude politique, moins de naïveté que les Canadiens anglais", croit l’avocat Julius Grey, qui a défendu le droit du jeune Gurbaj Singh à porter le poignard sikh.

"Mon idéal serait que les petits-enfants de ce garçon ne portent pas de kirpan. Mais je pense que l’accommodement raisonnable est le meilleur moyen de favoriser l’assimilation", dit M. Grey.

L’histoire expliquerait peut-être une partie de la réaction québécoise. "À cause de la place qu’a prise la religion au Québec, nous avons développé une allergie à tout ce qui est religieux", croit Tanya St-Jacques, porte-parole du comité École et communautés, qui oeuvre dans l’arrondissement de Saint-Laurent.

"Il existe au Québec une laïcité revancharde. On veut sortir la religion comme autrefois on sortait le démon", observe Rachida Azdouz, vice-doyenne de la faculté d’éducation permanente à l’Université de Montréal, qui agit souvent comme médiatrice culturelle.

Sa collègue Marie McAndrew, titulaire de la chaire en relations ethniques de l’Université de Montréal, croit plutôt que les réponses au sondage reflètent la vive controverse sur le kirpan qui a agité le Québec il y a à peine six mois.

"La population répète les horreurs qu’elle a entendues dans les médias. On interroge des gens qui ne sont pas informés, sauf par les controverses médiatiques. C’est un peu injuste pour les Québécois : il y a tellement d’accommodements qui se négocient très bien au quotidien."




Encadré(s) :

SONDAGE EKOS - LA PRESSE - TORONTO STAR


Au printemps dernier, la Cour suprême du Canada a autorisé, sous conditions, le port du kirpan à l’école. Êtes-vous en faveur ou contre cette décision ?

QUÉBEC

Contre / Pour

77% / 20%

RESTE DU CANADA

Contre / Pour

62% / 34%


Seriez-vous en faveur ou contre le fait que le professeur de votre enfant porte le hidjab, le foulard islamique ?

QUÉBEC

Contre / Pour

54% / 41%

RESTE DU CANADA

Contre / Pour

25% / 70%


Seriez-vous en faveur ou contre le fait que le professeur de votre enfant porte la kippa, le bonnet juif ?

QUÉBEC

Contre / Pour

47% / 51%

RESTE DU CANADA

Contre / Pour

16% / 79%


Seriez-vous en faveur ou contre le fait que le professeur de votre enfant porte le turban sikh ?

QUÉBEC

58% / 42%

RESTE DU CANADA

26% / 69%


Seriez-vous en faveur ou contre le fait que des institutions publiques permettent des congés ou des pauses de prière le jour du sabbat ?

QUÉBEC

Contre / Pour

54% / 43%

RESTE DU CANADA

Contre / Pour

23% / 72%


Si une femme musulmane réclame d’être soignée, à l’hôpital, par un médecin femme, devrait-on acquiescer à sa demande ?

QUÉBEC

NON / OUI

36% / 63%

RESTE DU CANADA

NON / OUI

28% / 70%


Compte tenu de l’origine ethnique des présumés terroristes arrêtés récemment, les services secrets devraient-ils consacrer davantage de ressources aux enquêtes portant sur les suspects de ces mêmes origines ?

QUÉBEC

NON / OUI

35% / 60%

RESTE DU CANADA

NON / OUI

32% / 63%


Si une femme réclame d’être soignée, à l’hôpital, par un médecin femme, devrait-on acquiescer à sa demande ?

QUÉBEC

NON / OUI

24% / 74%

RESTE DU CANADA

NON / OUI

28% / 70%


MÉTHODOLOGIE : Le sondage a été réalisé par la firme Ekos auprès de 1004 répondants dans tout le Canada entre le 12 et le 14 septembre 2006. La marge d’erreur est de 3,1 points de pourcentage 19 fois sur 20. Il y a 243 répondants au Québec. La marge d’erreur y est donc plus élevée, à 6%, 19 fois sur 20.


Oui au profilage racial ?

Tant au Québec qu’au Canada anglais, les deux tiers des répondants à notre sondage disent être en faveur du profilage racial. Oui, les services secrets devraient consacrer plus d’attention et de ressources aux individus issus de certaines minorités ethniques, compte tenu de l’origine des présumés terroristes de Londres et de Toronto, ont répondu 63% des Canadiens et 60% des Québécois. Surprenant ? Selon Paul Adams, directeur exécutif d’Ekos, le résultat s’explique par la référence aux événements de Londres et Toronto. "Si nous avions plutôt évoqué le cas Maher Arar, les réponses auraient été différentes", dit-il. Mais les Canadiens réagissent, selon lui, de manière pragmatique. "Ils savent bien que ce ne sont pas les femmes blanches d’âge mûr qui risquent de vouloir faire sauter le parlement."

SÉRIE - LE CHOC DES CULTURES

Des filles couvertes d’un voile qui ne laisse voir que leurs yeux ont fait leur entrée, depuis quelques années, dans les cégeps et les universités montréalaises. Des patientes claquent la porte des hôpitaux quand elles ne peuvent être soignées par des femmes. Et le taux de chômage, dans la communauté musulmane, atteint des sommets. Le Québec d’aujourd’hui est le théâtre d’un véritable choc des cultures. Lisez notre série de reportages sur ce sujet brûlant à compter de demain, dans le cahier Plus.


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