Port de signes religieux - Québec solidaire ose aller à contre-courant

6 Janvier 2010 , Rédigé par La jeunesse de l'Islam au Québec Publié dans #Vivre ensemble - Islamophobie

Benoit Renaud - Secrétaire général de Québec solidaire, militant pacifiste, altermondialiste et antiraciste

Dans son texte publié dans Le Devoir du 30 décembre, Mme Michèle Sirois vise à donner une leçon de méthode à Québec solidaire, affirmant que la position adoptée au congrès de novembre sur les signes religieux dénote un manque d'analyse politique. Mais l'orientation présentée dans son texte — lui-même truffé d'arguments fallacieux, de sophismes et de problèmes de méthode — conduirait la gauche à un accommodement totalement inacceptable avec le racisme ordinaire qui afflige présentement les Québécoises et les Québécois d'origine arabe ou de religion musulmane. Elle affaiblirait également le mouvement des femmes et le mouvement pacifiste et altermondialiste en cédant à une offensive idéologique qui sert les intérêts des plus puissants.

Mme Sirois accorde une grande importance au fait que «la majorité des Québécois» considère que certains accommodements accordés récemment sont «déraisonnables». Il s'agit d'un sophisme classique. Avec ce genre de critère, aucune action politique ne serait possible, sauf le plus bas opportunisme. Moins de 4 % de l'électorat a voté pour Québec solidaire en 2007 et 2008. Devrions-nous abandonner notre projet politique de gauche parce que la majorité continue de voter pour les trois partis de droite?

Elle accuse QS de «mollesse» sur cette question. Au contraire, je considère que le congrès de QS a fait preuve d'un grand courage politique et a osé aller à contre-courant en ce qui concerne la xénophobie ambiante dont les fanatiques de la laïcité constituent la branche «progressiste».


Éviter le «mur à mur»

Pour Québec solidaire, les droits de la personne sont à prendre en bloc, et sont tous importants. On ne peut pas simplement nier à un ensemble de personnes leur liberté d'expression et de religion, par exemple en interdisant le port de «tous» les signes religieux par «toutes» les personnes qui travaillent directement ou indirectement pour le gouvernement du Québec, au nom du principe de laïcité.

Au nom de quoi interdirait-on à un fonctionnaire qui n'a aucun contact avec le public le droit de porter une kippa juive au travail? Pour quelle raison interdirait-on à une femme qui enseigne les mathématiques à l'éducation des adultes de porter un foulard en classe? La position adoptée par le congrès établit une liste de critère permettant d'éviter les solutions mur à mur et de viser un équilibre entre le droit des fonctionnaires à exprimer leurs croyances religieuses et celui du public, et des autres fonctionnaires, à interagir dans un milieu neutre sur le plan des croyances. Il ne s'agit pas de mollesse, mais de souplesse, une qualité essentielle lorsqu'il s'agit de concilier des droits et des libertés potentiellement divergents.

Mme Sirois évoque comme premier argument le droit de réserve qui s'applique aux convictions politiques. D'abord, il faut faire bien attention à ne pas pousser trop loin le droit de réserve applicable à la politique, sinon 500 000 personnes pourraient se voir interdire tout militantisme dans la politique québécoise parce que leur chèque de paye est issu du budget de l'État. Ensuite, il ne faut pas confondre politique et religion. Aucune conviction politique ne demande à ses adeptes de porter un symbole ou un vêtement particulier. Interdire le port de signes religieux en invoquant une comparaison avec la politique est donc une erreur de méthode évidente.

Plus fondamentalement, tous les courants politiques ont des choses précises et relativement cohérentes à dire sur les orientations de l'État. C'est la raison du devoir de réserve, tous les fonctionnaires devant s'accommoder du gouvernement en place, qu'ils aient voté pour ou contre. À l'opposé, des personnes appartenant à la même dénomination religieuse peuvent se situer aux antipodes sur le plan politique. En Iran aujourd'hui, il y a des imams des deux côtés de la lutte féroce entre le gouvernement et l'opposition. En Amérique latine, on retrouve des catholiques fervents tant à l'extrême gauche qu'à l'extrême droite. [...]


Droits des femmes

Mme Sirois nous invite aussi à «dépasser la diversité des motifs véhiculés dans les discours des individus pour comprendre les véritables raisons de leurs comportements». Cette logique devrait s'appliquer également aux partisans de la «charte de la laïcité» et aux appels répétés pour l'interdiction du port du foulard islamique dans les pays occidentaux. Ce débat se déroule effectivement dans un contexte, celui de la multiplication des guerres impérialistes et des occupations néocoloniales dans le monde musulman, de la Palestine à l'Afghanistan.

Il se déroule également alors que l'immigration en provenance de pays à majorité musulmane est une nécessité économique pour les pays occidentaux en proie au déclin démographique. Il se déroule aussi pendant que l'approfondissement de la crise économique conduit à une offensive contre les droits des femmes et contre le mouvement féministe.


Offensive idéologique

Les discours islamophobes, de droite ou de gauche, permettent d'abord de justifier l'impérialisme et le colonialisme en présentant les musulmans comme des barbares, incapables de se gouverner eux-mêmes, incapables de modernité et de réflexion critique, etc. Les femmes musulmanes sont présentées comme des victimes qui ont besoin d'une armée d'hommes chrétiens et blancs pour les protéger contre leurs maris, leurs fils, leurs pères. Elles ne peuvent penser par elles-mêmes, selon certaines analyses du phénomène du port du foulard islamique, telles que celle de Mme Sirois.

Deuxièmement, le fait d'identifier les immigrants musulmans à une menace permet de justifier la discrimination contre cette population, ce qui permet aux autorités de lui nier des droits fondamentaux et ainsi d'en faire une catégorie de citoyens de seconde zone, facilement exploitable. L'extrême droite européenne, qui s'attaque depuis toujours à l'immigration en général, peut maintenant se donner un air de respectabilité en ciblant la minorité musulmane au nom de la «laïcité» et des «valeurs», le dernier exemple de cette stratégie étant le référendum suisse sur les minarets. On n'a qu'à voir les affiches utilisées dans cette campagne pour comprendre que l'islamophobie est un problème idéologique majeur.

Enfin, et c'est l'aspect le plus pernicieux de cette offensive idéologique, le fait d'identifier l'islam et les immigrants comme la principale menace à l'égalité entre les hommes et les femmes renforce la notion selon laquelle l'oppression sexiste serait une chose du passé dans nos bonnes sociétés occidentales. Rien de plus facile que de s'attaquer au sexisme des «autres». Mme Sirois va jusqu'à qualifier l'égalité des sexes de «valeur fondatrice» du Québec! Un minimum d'étude de l'histoire devrait nous enseigner que c'est plutôt le sexisme catholique qui a été une valeur «fondatrice» contre laquelle le mouvement féministe a dû se battre avec acharnement.


Lutte commune

Pour répondre à l'insécurité identitaire et aux insécurités économiques qu'évoque Mme Sirois, la gauche doit faire autre chose que répéter dans un langage «progressiste» les mantras contre les accommodements et contre les minorités. La seule solution à la recherche de boucs émissaires est la détermination des sources réelles de dangers économiques et culturels qui pèsent sur la population. C'est le retour en force de l'anglais en milieu de travail, résultant en bonne partie de notre subordination politique aux autorités fédérales, qui constitue la principale menace pour le français et notre identité culturelle, pas l'immigration massivement francophone originaire d'Afrique du Nord.

La réponse rationnelle consiste donc, comme QS le propose, à renforcer le chapitre de la loi 101 sur la langue de travail dès maintenant et à faire du Québec un pays aussi tôt que possible. La principale menace à notre sécurité économique n'est pas l'immigration, mais bien la structure actuelle du capitalisme, qui exerce une pression constante vers la précarisation du travail et la privatisation des services publics. Il faut donc répondre en défendant les droits des travailleuses et des travailleurs, et en affirmant la responsabilité de l'État pour la protection de ces droits et la prestation des services dont nous avons tous et toutes besoin. Bref, au lieu de diviser les employés du secteur public avec un débat stérile sur une charte de la laïcité, il faut les unir dans une lutte commune contre les compressions budgétaires et la tarification.

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Benoit Renaud - Secrétaire général de Québec solidaire, militant pacifiste, altermondialiste et antiraciste

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